Du quốc ngữ au français

de | septembre 2, 2014

Cette communication a été faite par le Dr Hélène Péras, médecin psychiatre,  psychanalyste et  écrivain, à la conférence-débat  le 24 mai 2014, organisée par  l’association scientifique franco-vietnamienne de psychiatrie et psychologie médicale (ASFVPPM). 

Je n’avais pas proposé d’intervenir dans cette journée.   Nos amis Liêm et Pierre en ont décidé pour moi et suggéré que mon propos soit axé sur le vécu de mon expérience de la traduction poétique du vietnamien au français.

Le titre suggéré par Pierre, « Du quốc ngữ au français » introduit, de fait, à un élargissement du thème de cet exposé vers une perspective qui est celle de la réflexion sur le rapport entre les deux langues et, au-delà, entre les deux littératures  ou,  plus spécifiquement,  entre les deux expressions poétiques, réflexion qui peut sans doute trouver sa place dans une journée comme celle d’aujourd’hui.

Quelques mots, donc, en introduction, sur l’origine de cette expérience que l’on pourrait bien dire « folle » à l’instar de la poésie qui en fut l’objet et  que son auteur dénommait ainsi.

Quand, en 1993, au retour du voyage au Việt Nam, depuis longtemps désiré et pour lequel je garde reconnaissance à notre association, j’ai souhaité  m’initier à la langue, mon amie Vũ Thị Bích qui  m’en apportait les premiers rudiments, connaissant mon intérêt pour la poésie, m’a très vite mis entre les mains quelques fragments de poèmes et, en particulier, de poèmes de Hàn Mặc Tử. Coup de foudre, révélation, peu importe le nom donné à l’émotion ressentie, mais en tout cas la décision s’est imposée : apprendre, comprendre, traduire.

Balbutiements d’abord, déchiffrage, contresens  pittoresques accueillis avec humour et bienveillance et efficacement corrigés, et puis, peu à peu, en dépit des faux-pas, l’entrée dans le « jardin »… « Je vous en prie, Mademoiselle, entrez : le jardin de ma poésie est sans rives et quand vous serez entrée vous vous perdrez… » La vigilance de la guide, qui rectifiait les erreurs d’orientation  et éclairait les zones d’ombre, a permis que le parcours initiatique s’accomplisse  et que naisse le désir d’en structurer la trace sous la forme de ce choix de soixante poèmes que certains  d’entre vous connaissent et que nous avons intitulé Le Hameau des Roseaux. Soixante poèmes en raison du soixantième anniversaire de la mort de Hàn Mặc Tử en 2000 – le livre est paru en 2001- et le Hameau des Roseaux  titre du magnifique et célèbre poème  Đây Thôn Vĩ Dạ  Un peu aguerrie, ensuite, je me suis aventurée seule aux confins du jardin pour explorer, si je puis dire, les sources du lyrisme puissant qui l’irrigue, à savoir   le paysage féerique de la Promenade en saison de lune et les errances de l’adolescent, qui n’était pas encore Hàn Mặc Tử, au bord de la Rivière des Parfums. Mais les sources de la parole poétique ne sont pas que biographiques et géographiques , elles sont aussi dans la parole antécédente, dans les grandes voix du passé et le vers sur lequel s’achève la confidence nocturne du jeune poète à  la rivière des Parfums : Au premier chant du coq tout alentour dort encore, pourrait bien faire écho  à ce vers  de Nguyễn Du dans l’admirable Oraison pour les âmes errantes   que j’ai eu aussi l’audace d’essayer  de traduire : Au premier chant du coq, chercher le chemin de la fuite. La métrique des deux poèmes est la même : le song thất lục bát (7-7 ; 6-8). La musique est la même,  mais l’écriture, à l’origine,  n’était pas la même.     Hàn Mặc Tử lisait peut-être le nôm  mais on peut supposer, sans risque,  que les versions en quốc ngữ   lui étaient plus familières.

Puisqu’à travers les affres et les bonheurs de la traduction ce jeune homme au destin tragique est devenu pour moi comme un frère, vous ne vous étonnerez pas que son ombre apparaisse, à maintes reprises,  en filigrane de cet exposé et que je la suive, en quelque sorte, pas à pas.

Nous voilà donc, si je puis dire, au milieu du pont : du nôm au quốc ngữ, l’ouverture des trésors de la  langue écrite, la révélation potentiellement universelle de son infinie richesse lexicale et de sa musicalité. L’écriture inventée à des fins missionnaires est aussi une clef magique qui propose à tout un peuple l’accès à la lecture et à l’écriture de son propre verbe fondateur. Elle lui a ouvert aussi  celui des langues de l’Occident, et permet à ce dernier, au prix d’un apprentissage  certes difficile mais néanmoins possible, de rencontrer et d’aimer une parole dont l’essence et la structure sont si différentes de celles de sa propre parole. Certes, la « voie royale » ainsi ouverte comporte quelques impasses, dont la moindre n’est sans doute pas le fait que  la transcription phonétique n’élucide pas les équivoques sémantiques qui résultent parfois de l’homophonie entre des mots appartenant aux deux niveaux de la langue,  mots purement vietnamiens et  mots sino-vietnamiens. C’est une des difficultés de la traduction poétique. Le fantastique travail lexicographique accompli par les missionnaires (Jésuites d’abord, puis Missions étrangères) nous a fourni des outils de compréhension d’une valeur inestimable.

Nous nous sommes arrêtés au milieu du gué, au moment où l’écriture romanisée  supplante définitivement la première langue vietnamienne écrite. Du moins la première langue littéraire, puisqu’on a pu supposer  qu’il y aurait eu une écriture vietnamienne avant l’occupation chinoise, dont on aurait  retrouvé  des traces sur des tambours de bronze et quelques  outils.

Pour que ce pas fondamental s’accomplisse définitivement, il a fallu du temps, à peu près trois siècles et l’alphabétisation ne se généralisera qu’à partir de 1945… Mais en ces années 1930, où un jeune homme encore en pleine santé écoute monter en  lui, dans ses errances nocturnes à travers la ville impériale, toutes les sèves du désir et de la création, les grands textes  de la littérature nationale sont accessibles en quốc ngữ, grâce, en particulier, aux grands érudits que furent, dans la seconde moitié du 19è  siècle,  Trương Vĩnh Ký, dit Petrus Ký et Huỳnh Tịnh Của.  Par ailleurs, toute une littérature occidentale et surtout française commence à apparaître en traduction, littérature romanesque surtout, mais aussi poétique,   et les bibliothèques, que le jeune homme en question va fréquenter avec passion, offrent aussi  la possibilité de découvrir, dans le texte, la poésie française du 19e et du début du 20e siècle.  Xuân Diệu, de quatre ans son cadet (qui, entre parenthèses, ne l’aimait pas beaucoup) a dit, bien des années plus tard, en 1981, dans une conférence donnée à la Sorbonne, ce qu’avait signifié pour sa génération cette découverte et avec  quel enthousiasme les jeunes écrivains vietnamiens s’exerçaient à transposer en vietnamien  Lamartine ou Rimbaud.

Déjà, en 1914-1916,   avait  fait date la célèbre traduction des Fables  de La Fontaine par Nguyễn Văn Vĩnh, superbement illustrée par Mạnh Quỳnh et tant de fois rééditée. C’est le même Nguyễn Văn Vĩnh  qui, tout en traduisant de nombreux auteurs français,  transcrit en quốc ngữ,  à partir de 1906, le Kim Văn Kiều puis, pendant trente ans, jusqu’à sa mort en 1936,  s’attelle à sa traduction en français : traduction juxtalinéaire, enrichie d’une profusion de notes explicatives, j’ai envie de  dire traduction généreuse, tant elle cherche à donner au lecteur français l’accès à la compréhension en profondeur de ce texte extraordinaire. Extraordinaire puisque cette adaptation par   Nguyễn Du d’un douteux roman chinois est le chef-d’œuvre emblématique de la sensibilité poétique vietnamienne.

Dans le même temps, René Crayssac en  fait paraître en 1926 une traduction qui est une  acrobatie audacieuse puisqu’elle transpose en alexandrins la mélodie spécifiquement vietnamienne du lục bát.

Ainsi, du quốc ngữ au français, du français au quốc ngữ, les deux langues et, à travers elles, les deux cultures littéraires se rencontrent, s’entrecroisent, dans un mouvement à double sens qui n’est pas sans rappeler le phénomène du mascaret.  Mais laquelle est la mer, laquelle le fleuve ? Je ne me hasarderai pas à en décider mais soulignerai seulement,  au passage,  que le phénomène en question, loin de n’être que joute amoureuse ou fraternelle   peut être parfois d’une grande violence. Il faut préciser que la rencontre ne se situe nullement au niveau lexical : le français n’a rien retenu du vocabulaire  vietnamien, hormis quelques vocables détournés de leur sens. Le vietnamien n’a emprunté et adapté à sa phonétique que quelques mots usuels, et des mots  techniques et scientifiques. L’échange et la confrontation sont d’un autre ordre, beaucoup plus profond, d’une profondeur qui peut atteindre le tragique, chez de grands intellectuels, comme, par exemple, Phạm Duy Khiêm (1907-1974).

La décennie 1930-1940 va manifester pleinement la richesse et l’ambiguïté de cette interpénétration sur le plan littéraire, poétique en particulier, interpénétration  qui, d’ailleurs se double d’un échange parallèle, bien que d’un moindre retentissement, sur le plan des arts plastiques, de  la peinture, en particulier.

Dans le domaine de la prose, tandis que les revues se  multiplient, entre autres  les revues féminines, dont on sait l’importance, apparaît un genre nouveau, le roman, qui s’impose avec  le Groupe littéraire autonome, le Tự Lục Văn Đoàn,  formé  en 1933 autour de Nhất Linh et de Khái Hưng.  La nouvelle littérature romanesque dénonce le caractère oppressant des impératifs sociaux et familiaux traditionnels, la souffrance des pauvres dans une société impitoyablement hiérarchisée.

Mais c’est la poésie, forme d’expression inhérente à la sensibilité vietnamienne,  qui  vit en ces années une floraison et un renouvellement  spectaculaires.  L’affectivité  personnelle, l’amour qui tend à s’affranchir des impératifs d’un confucianisme rigidifié et des cadres conventionnels, se font jour à travers une métrique  qui se libère des contraintes héritées  de la poésie chinoise classique et enrichit, en les assouplissant,  les rythmes proprement vietnamiens. Le  » Je »  apparaît,  de même que l’équivalent du  tutoiement.  Les revues se font l’écho de querelles passionnées entre partisans et adversaires de la Nouvelle Poésie, le Thơ mới que le lyrisme de Tàn Đà laissait de loin pressentir dans les années 20 et qui va commencer à s’imposer avec Thế Lữ dont certains accents laisseront peut-être une trace chez Hàn Mặc Tử.  Le vent de liberté qui souffle ainsi sur la parole poétique soulève l’ardeur de toute une jeunesse intellectuelle qui prend conscience de ses forces vives : force d’aimer, force de combattre pour affirmer ses sentiments et son identité.

Or, dans le même temps, on le sait, des mouvements politiques et sociaux très intenses émergent de l’ombre dans laquelle ils fermentaient depuis longtemps. La répression est parfois très sévère. Les cordes infiniment sensibles de la poésie vibrent aussi  en résonance à l’effervescence  de ces forces puissantes.

Porteur d’un tel instrument, ou peut-être, plus exactement, instrument lui-même et de la facture la plus parfaite, est ce jeune homme que nous avons entrevu  tout à l’heure au bord de la Rivière des Parfums. C’est en le suivant que nous pourrons nous faire une idée de l’intensité de ce phénomène de résonance.

En 1930 le jeune Nguyễn Trọng Trí  redouble sa première à l’Ecole Pellerin de Hué, tenue par les Frères des Ecoles chrétiennes. Ce n’est pas un excellent élève sauf en « rédaction annamite ». Il est orphelin de père depuis quatre ans, il est pauvre et c’est probablement  son frère aîné qui paie ses études et son séjour à Hué..

Il aime à se promener à Kim Long, lieu d’origine de sa famille maternelle et se remémore sans doute  les récits de sa mère à propos du harem royal. Mais surtout, de là où il habite, près de Bến Ngự, il voit la jonque où vit  Phan Bội Châu assigné à résidence depuis 1925.

Ce grand lettré, de culture confucéenne, dont l’œuvre  abondante est écrite en Hn et en nôm, s’est toujours refusé à parler français mais il a lu, en chinois, Montesquieu et Rousseau. Parti en 1905 clandestinement au Japon où il a fondé le mouvement Đồng  Du visant à attirer des étudiants au Japon pour s’y préparer à une insurrection armée contre la présence française, il doit émigrer en Chine en 1909, d’où il continue à inspirer des actions de lutte pour l’indépendance. Arrêté à Canton en 1914, libéré en 1917, il envisage, un moment,  dans le cadre des réformes engagées par Albert Sarraut,  de donner à la revue Nam Phong un texte proposant un rapprochement avec les autorités françaises pour s’opposer aux visées impérialistes du Japon.  Il refuse, finalement, de   s’engager dans cette voie,  reste en Chine etsera arrêté en 1925 à Shanghaï.  Ramené à Hanoi il est condamné aux travaux forcés, condamnation aussitôt commuée en assignation à résidence à Hué. C’est là qu’il  vivra jusqu’à sa mort en 1940, dans cette jonque amarrée à Bến Ngự, écrivant, recevant de nombreux visiteurs.

Il  fonde, en juillet 1931, un cénacle poétique, Mộng Du thi x . Et ce «  Rêve en marche » va soulever la force vive en attente dans l’âme du jeune homme qui, depuis un an, a interrompu ses études sans passer son baccalauréat, et est retourné vivre chez sa mère, à Qui Nhơn. Il travaille au Cadastre et dévore, entre autres,  tout ce que la bibliothèque de la ville contient de poésie française. Il fait parvenir à Phan Bội Châu trois poèmes de facture classique, signés des initiales P.T. pour Phong Trần (les épreuves de la vie). La réponse est élogieuse et protocolaire. Le vieux maître s’adresse à ce jeune inconnu de 19 ans avec la formule : Thưa tác giả tiên sinh, quelque chose comme « Monsieur et cher maître ». Les poèmes paraîtront le 11 octobre 1931 et Phan Bội Châu y répond par des poèmes parallèles.  Dès lors c’est le destin qui est en marche, celui d’un jeune poète dont la notoriété ne tarde pas à être reconnue et qui n’aura de cesse qu’il n’ait réussi à rencontrer celui qui lui a donné de révéler son talent, sinon encore son génie. Il ira, à quelques reprises lui rendre visite. Cela lui vaudra quelques convocations aux services de la Sûreté, puis l’affaire sera classée. Peut-être cela a-t-il joué un rôle dans le fait que son nom sera rayé de la liste des jeunes gens,  candidats au départ en France pour y continuer leurs études. J’incline à penser que la raison du refus est peut-être aussi à chercher dans l’inachèvement des études secondaires. Quoi qu’il en soit on se prend soi-même à rêver : s’il était parti serait-il devenu un écrivain francophone ? En tout cas il n’aurait sans doute pas contracté la lèpre. Mais il n’aurait pas, non plus, écrit les chefs-d’œuvre que nous connaissons…

Il n’est pas allé en France. Il a, en 1934, quitté Qui Nhơn pour Saïgon où il va vivre assez misérablement comme journaliste et d’où il reviendra à Hué, à l’occasion du Tết en février 1935. C’est alors qu’il écrit ces « Confidences dans la nuit à la rivière des Parfums » auxquelles j’ai fait tout à l’heure allusion et qui sont « respectueusement dédiées à Phan Sào Nam » (alias Phan Bội Châu). Le poème paraît le 2 mars 1935 dans Công Luận (L’opinion publique). Les allusions y sont claires au destin du dédicataire mais le poème est aussi un chant élégiaque où ce qui cherche à se faire entendre, peut-être même du dit dédicataire, c’est la force du désir et l’incarnation amoureuse de la poésie. Le jeune homme sait maintenant qu’il ne sera jamais un révolutionnaire et que son héroïsme à lui sera d’un autre ordre. Il a confié un jour à son ami Quách Tấn : «  Quand on ne peut pas être un héros dans l’histoire, il faut s’efforcer d’en être un en littérature ».

Rentré à Qui Nhơn en 1936 il va faire paraître à compte d’auteur le seul recueil publié de son vivant, Gái Quê, La jeune fille du village,  qui appartient déjà à la Nouvelle Poésie par l’assouplissement des contraintes formelles et le lyrisme amoureux qui s’y épanche. Et c’est un poète vietnamien d’expression française qui lui donne une préface : Phạm Văn Ký.

On le sait, c’est en cette même année 1936 qu’apparaissent les premiers signes de la terrible maladie. La souffrance, le désespoir amoureux, vont donner naissance aux grandes œuvres de la maturité. Foisonnement des images, cri de douleur, violence du désir, corps à corps avec la mort,  de 1936 à 1938 les poèmes rassemblés d’abord sous le titre de Poésie folle (Thơ điên) puis de  La douleur d’aimer (Đau Thương)  composent une symphonie en trois mouvements qui porte à la fois les traces de l’imaginaire traditionnel vietnamien et des accents entièrement nouveaux. Dans cette course contre la mort  Hàn Mặc Tử est la figure de proue d’un groupe de jeunes poètes, le groupe de Bình Định auquel appartiennent Quách Tấn qui, lui, conserve une prosodie classique, Yến Lan, Chế Lan Viên. La préface que donne Hàn Mặc Tử au  recueil de ce dernier, Điêu Tàn (La décadence) a été considérée comme le texte  fondateur de l’Ecole de la révolte poétique. On imagine ce que pouvait être le   bouillonnement intellectuel de ce groupe de jeunes gens, leur travail brûlant sur le langage, la lutte pour faire entendre une parole poétique libre et libératrice de toutes leurs forces vives, dans le temps même où  grondait l’imminence d’explosion  de leur destin individuel,  en particulier pour Hàn Mặc Tử  et Bích Khê qui les avait rejoints) et, en même temps,  de l’univers environnant.

Il est évident que toute cette effervescence, quelle que soit l’évolution ultérieure de chacun  sur le plan politique (je pense, en particulier à Chế Lan Viên), a  été nourrie et fécondée par leurs lectures et la découverte de la littérature occidentale et, au premier chef, de la poésie française du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.  En ce qui concerne Hàn Mặc Tử, vient s’ajouter une autre source de fécondation de sa  sensibilité et de son imaginaire : le Nouveau Testament ( sans doute, en particulier, l’Apocalypse), ainsi que les textes des prières et de la liturgie catholique, dont l’empreinte sera évidente dans la période ultérieure de l’œuvre poétique.   La dévotion mariale  où achève de s’idéaliser l’image féminine  est empreinte d’un syncrétisme où se rejoignent les mystiques d’Orient et d’Occident et c’est en français que sera écrit, à grand peine, par une main déformée, le dernier et célèbre poème   dédié aux religieuses franciscaines de la léproserie de Qui Hòa :

« Anges du Ciel, anges de Dieu, anges de paix et de gaîté… »

Du  quốc ngữ au français, sera le pas ultime accompli à l’entrée de la mort   par un jeune homme de génie…

Mais le respect de l’équilibre des énergies nous demande de ne pas conclure sans revenir sur terre pour évoquer une autre forme, plus roborative, de la rencontre des langues et des cultures : la cuisine…

Elle est un élément capital de la culture et on ne peut prétendre connaître et aimer une civilisation, un peuple, si on ne connaît pas, si on n’aime pas sa cuisine. C’est même souvent par là que commence l’initiation. Et la cuisine et la poésie sont des ingrédients qui sont hautement compatibles, comme le prouve  le succulent petit livre concocté par notre confrère ophtalmologiste le Docteur Nguyễn Đình Cát,  Manger et boire au Việt Nam,  dont je dois la découverte récente à mon amie Nguyễn Hương Lan. Dans un français alerte et élégant, il associe aux recettes  des ca dao savoureux. Ces chansons-poèmes de tradition orale que le quốc ngữ a permis de fixer et de transmettre sont ainsi offerts à la dégustation et ouvrent des chemins de la connaissance parsemés d’aromates. « Mon père, écrit sa fille qui préface le livre, aimait bien manger et boire…Comme il admirait profondément la langue française il voulut partager sa passion de la bonne chair et des belles lettres en traduisant des textes importants (du) patrimoine pour un public francophone ».

Il reste à ajouter que cet éminent confrère, mort en 1987, avait pour épouse la petite fille de  Nguyễn Văn Vĩnh … Ce ne fut sans doute pas par hasard…

Accompli  ce détour par les nourritures terrestres et pour tenter, tout de même, de répondre, au terme de ce propos, à ce qui me semble avoir été la demande, à mon égard,  des initiateurs de  cette journée,   à savoir un peu d’introspection    concernant mon expérience personnelle,   je me permettrai tout simplement de lire des extraits d’un poème écrit en 1995,  paru  en 2002 dans un recueil   d’hommages au poète irlandais Roger Little et repris en septembre 2008   dans le N° 6    de la Revue en ligne Temporel

 

Apprentissage

Ces mots d’un autre souffle
M’éloignent-ils de la seule aube désirée
Ou bien comme un sommeil sans rêve
Sont-ils la route inattendue
Vers la plage des origines ?

Mots torrides, mots de tempêtes
Et d’îles déchirées
Chants rauques des longs fleuves
Où nagent les enfants
Dans la boue des estuaires

Mots sans racines
Bruissement de la pluie
Dans la nuit tôt venue
Frôlement d’ailes rieuses
Terres détrempées où s’enfoncent les pas
Des bêtes et des hommes

Comme vous êtes loin
De cette voix devenue mienne
Où scintillait la neige
Où brillaient les coupoles.
……………………………………

Je n’ai pas oublié. Et pourtant
Mots qui vous dérobez, je vous laisse
Boire le temps des jours
Qui s’amenuise ………………

                                                                                                                               Hélène Péras

Bibliographie sommaire
  • Hàn Mặc Tử,  Le Hameau des Roseaux,  traduit par Hélène Péras et Vu Thi Bich, Arfuyen, 2001.
  • Hàn Mặc Tử, Promenade en saison de lune, Bulletin de la nouvelle Association des Amis du Vieux Hué, N° 10, septembre 2007.
  • Hàn Mặc Tử et la rivière des Parfums, ibid. N° 7, décembre 2002.
  • Nguyễn Du, Oraison pour les âmes errantes, ibid. N° 8, janvier 2004.
  • Phan Boi Chau et la politique d’association d’Albert Sarraut, ibid. N° 10, septembre 2007.
  • Lê Thanh Khôi, Histoire et anthologie de la littérature vietnamienne, Les Indes savantes, 2008.
  • Anthologie de la littérature vietnamienne, Tome III, Editions en langues étrangères, Hanoi, 1975
  • Jean-Pierre Duteil, Les Français en Indochine, des années 1830 à la fin de la deuxième guerre mondiale, http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE.
  • Du fleuve Rouge au Mekong, Visions du Vietnam, Musée Cernuschi, 2012-09-21—2013-01-27.
  • Le quốc ngữ et l’avènement du Việt Nam,  Hoàng Thi Phương, AAFV, 2012.
  • Aperçu sur la poésie vietnamienne de la décade pré-révolutionnaire, Nicole Louis-Hénard et Duong Dinh Khuê, Bulletin de l’Ecole française d’Extrême Orient, 1978, Vol. 65, N° 65-2.
  • A propos du quôc ngu et d’agression culturelle, Pierre Brocheux, Etudes coloniales, 2006.
  • Nguyễn Đình Cát, Manger et boire au Việt Nam, à travers la littérature populaire, Editions de la Frémillerie, 2013.

 

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