Notre classe de 4è au Lycée Albert Sarraut (1951-1952)

de | novembre 11, 2015

Đinh Trọng Hiếu

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Si cela ne tient qu’à moi, sans flagornerie aucune, je dirai que le Site tuvietfr vient à point. Nous déplorons tous l’absence d’un Site dédié au Lycée Albert Sarraut, où évoquer nos souvenirs d’antan. Ces souvenirs sont ancrés en un lieu et circonscrits à une date, en même temps qu’ils nous révèlent une secrète identité sans laquelle nous ne pouvons être ce que nous sommes. Je ne sais pas ce que vous en pensez. Quand on parle du « Lycée Albert Sarraut », tout en montrant l’image de l’actuel Lycée Trần Phú (c’était naguère le « Petit Lycée »), mon cœur a failli s’arrêter (heureusement, je ne suis pas cardiaque) ! Cela doit être le même sentiment pour bien d’autres alasiens, sous d’autres horizons. Non, nous ne sommes pas des partisans acharnés pour défendre la mémoire d’un ancien gouverneur de l’Indochine, quel qu’il soit, mais nous défendons le souvenir qui est attaché au nom de notre ancien Lycée, même quand, suite aux aléas de l’histoire, nous étions amenés à fréquenter d’autres établissements : Yersin (Dalat), Chasseloup-Laubat (Saigon), ce qui fut notamment mon cas. A chacun de ces établissements, sont attachés d’inoubliables visages qui sont souvent invoqués sur les Sites dédiés à ces Lycées respectifs, certes, mais comment (et où) invoquer ceux qui étaient liés au Lycée Albert Sarraut, dans la période qui nous intéresse, après 1947 ? J’avais essayé de demander l’hospitalité au Site de l’AEJJR, qui généreusement m’a hébergé pendant presque une décennie, mais c’était sans compter que chacun des Sites gère sa place en priorité pour ses ouailles, l’œcuménisme des Amicales reste régi par leur pagination très stricte, ce qui a valu une amputation de la moitié des noms de mes condisciples, juste après que le mien fut mentionné[1]. Que mes chers amis me pardonnent : vos images ne sont pas publiées et vos noms invoqués pour que demeure uniquement mon souvenir, vous connaissez, mieux que quiconque, ma confusion…

J’ai rejoint le Site tuvietfr dès que j’ai su que le Lycée Albert Sarraut n’avait pas à y mendier sa place, tôt ou tard je reviendrai vers ce lieu de notre jeunesse comme la marée revient vers la mer « Tâm như quy hải triều, mộ lưu phong bất túc » (« Mon cœur est pareil à la marée qui revient vers la mer, un petit vent du soir ne saurait la retenir »). Après les photos d’une classe de dessin avec notre professeur Nam Sơn[2], voici donc notre photo de classe en 4è avec Mademoiselle Périé, enseignante de musique, bien connue et unanimement aimée.

Ah la belle classe, sinon une classe de belles, les quelques rares garçons étaient noyés dans cette profusion de beauté(s), encore qu’il dût en manquer quelques-unes ! Ce, à cause du roulement des « têtes de classe » que j’ai déjà évoqué dans le texte précédent sur « La classe de dessin… ». Ces « têtes de classe » pour notre promotion, étaient constantes, de la 6è à la Seconde, dernière année avant que notre Lycée ne déménageât : Ngô Hồng San, Imré Szabo, Nguyễn Thị Kim Dung ; Đỗ Thông et Trương Cẩm Bình. Ces deux derniers, respectivement en Classiques B et A, seront toujours présents. Ce qui veut dire qu’en 6è, nous étions tous ensemble, en 4è ne restaient dans notre classe que les têtes de liste Đỗ Thông, Trương Cẩm Bình, sans Imré Szabo, ni Ngô Hồng San, et qu’en 3è nous allons nous retrouver avec Đỗ Thông, Trương Cẩm Bình, Imré Szabo, Nguyễn Thị Kim Dung, et qu’en Seconde, Imré Szabo ne sera plus avec nous (sauf en dessin). Ils ne sont plus avec nous, car notre classe est composée du noyau, très minoritaire des classiques A (2-3 élèves tout au plus), des classiques B (une demie-douzaine) et la partie majoritaire des « Moderne 1 », les autres « têtes de classe » iront porter le flambeau dans les autres Modernes 2, 3… Ils ne sont plus, momentanément, sur une photo de classe, comme c’est le cas présent, mais combien ils restent présents dans notre cœur, toujours auréolés de leur prestige d’antan, faut-il le rappeler ? Vous verrez qu’à des occasions diverses, ils seront à nos côtés.

 

LAS1950 1951 4è photo 1

 

1. Nguyễn Thị Giang Nam (USA), 2. Đặng Thị Kim Bằng (Canada), 3. Phạm Ngọc Chinh (USA), 4. Hoàng Thị Bích Ngọc (France), 5. Lã Thị Lệ Ngà (Vietnam, décédée en 1968), 6. Lưu Thanh Tiêu (USA), 7. Lê Thị Kim Dung (Vietnam), 8. Nguyễn Thị Tường Vi (USA), 9. Mademoiselle Périé (Professeur de Musique), 10. Trần Thị Kim Oanh (France, décédée en 2012), 11. Marie Thoanès ( ?), 12. Dung ( ?), 13. Nguyễn Thị Kim Dung (France), 14. Sa Ku Sin ( ?), 15. Trương Thị Ngọc Ân (France), 16. Nguyễn Thị Mỵ (Vietnam), 17. Joseph de Montpezat ( ?), 18. Pierre Bordaz ( ?), 19. Đinh Trọng Hiếu (France), 20. ?, 21. ?, 22. Đỗ Thông (Vietnam, décédé en 2012), 23. Đặng Mộng Lân (USA), 24. Nguyễn Thị Bạch Yến (Vietnam), 25. Tăng Minh Tuyết (USA), 26. Dương Thiếu Nga (Vietnam, décédée), 27. Vũ Tường Liên (France), 28. Nguyễn Thị Tú Lan (USA), 29. Đinh Hoài Châu (USA), 30. Ginette Ferrière ( ?), 31. Sonia Moinet (France), 32. Hélène Labbé (France), 33. Thái Thị Tố Lan (France), 34. Florentine Nguyễn Thị Ninh (France), 35. Trương Cẩm Bình (France), 36. Vũ Thị Thu Diễm (USA), 37. Cung Tố Nga (USA), 38. Đặng Diệm Châu (France).

Veuillez nous excuser pour ces quelques trous de mémoire, vos rectifications seront toujours bienvenues. Depuis 1954, les personnes qui se sont revues, ne serait ce qu’une fois, sont, à différentes occasions: Đặng Thị Kim Bằng et son conjoint, Hoàng Thị Bích Ngọc et son conjoint, Lưu Thanh Tiêu, Trần Thị Kim Oanh et son conjoint, Nguyễn Thị Kim Dung et son conjoint, Trương Thị Ngọc Ân et son conjoint, Vũ Tường Liên et son conjoint, Nguyễn Thị Tú Lan et son conjoint, Đinh Trọng Hiếu et sa femme, Florentine Ninh et son conjoint, Trương Cẩm Bình, Vũ Thị Thu Diễm et son conjoint, Cung Tố Nga, Đặng Diệm Châu et son conjoint, soit plus du tiers de la classe ; nous essayons de nous tenir au courant les uns des autres, tant et si bien qu’on peut dire que notre classe est particulièrement soudée. Outre ceux et celles présents sur cette photo de classe, nous nous revoyons entre élèves de la même Promo : Rodolphe Capdeville et sa femme, Đỗ Quang Trường et sa femme, Albert Le Bonheur (qui nous avait rejoints en 3è et Seconde, et qui, hélas, décédera en 1996[3]), André Le Lan, Charles Lemyre et sa femme, Imré Szabo et sa femme, je dois en oublier, peut-être. Chaque fois, toujours, ce fut une réelle fête. Mon seul regret est de ne pas avoir revu Đỗ Thông avec qui j’étais de la 8è jusqu’en Seconde sans discontinuité, seule consolation : jusqu’à sa mort, on s’écrivait de longues lettres et e-mails et nous nous informions l’un sur l’autre par des amis interposés. Ne vous étonnez donc pas si une touffe de cheveux aperçue parmi la quarantaine de personnes me suffit à l’identifier.

Quelques souvenirs liés à Mademoiselle Périé et sa classe de Musique.

Le dos du piano, tendu de tissu bleu, fut, de temps à autre, d’un grand secours pour moi : comme j’étais nul en solfège et que la classe de chant commençait par une « dictée musicale » sur un air déjà étudié. Mademoiselle Périé nous jouait cet air, puis écrivait les notes correspondantes au tableau. La semaine d’après, elle nous rejouait l’air, puis interrogeait au hasard l’un de nous qui devait décrypter les notes en chantant. Grande facilité pour mes camarades qui ont l’oreille musicale, mais impossible de dire à quoi correspond un « do » ou un « si » quand on a des « oreilles de buffle » comme votre serviteur. Qu’à cela ne tienne, j’écrivais en catimini cette transcription à la craie sur le tissu foncé du piano, et rendais ainsi service à tous les cancres de la classe ; sauf… Sauf que, peu habitués à tricher, nous nous esclaffions et la supercherie fut découverte…

 

LAS195219533è MllePérié

Photographie de la classe, appelée familièrement « Classe de Chant » en 3è, prise par Rodolphe Capdeville en 1952. De gauche à droite : Đỗ Thông, Rodolphe Capdeville ( ?), Đặng Sỹ Chí, Trương Cẩm Bình (de dos), Mademoiselle Périé (au-dessus de son piano, Hélène Labbé (de dos), Đinh Trọng Hiếu (de dos). Le piano, installé sur l’estrade, avait un dos en tissu bleu foncé.

Vous souvenez-vous encore des mélodies chantées ensemble ? moi si. En classe de 6è, c’était la « Berceuse à Dolly », Suite op. 56 de Gabriel Fauré : « Dolly, ô ma chérie, ô ma poupée… ề… » ainsi que les chants folkloriques vantant les charmes de la Provence (jamais vue, mais déjà aimée) : « Quand dans l’azur monte le clair soleil / Tout est joyeux dans le ciel de Provence / Les oiseaux chantent leur refrain / Et pour mener nos vives farandoles / Vibrent gaiement fifres et tambourins / De la cigale… La note égale… ». Il y a, bien sûr, les chants de Noël : « Chantons Noël, Noël, Noël sur la musette… », ainsi que la fameuse « Marche et chœur des gamins », tirée de Carmen, de Georges Bizet : « Nous marchons la tête haute / Comme de petits soldats… ». Une autre « Marche », terminait souvent nos cours : «Marchons tous ensemble / Amis il ne faut pas / Que tes pieds tremblent / Allongez-bien le pas / Marchons marchons, et toujours en chantant / Ainsi le chemin semble moins long, enfants !… ».

Mademoiselle Périé poussait sa conscience professionnelle jusqu’à faire connaître aux jeunes d’Indochine le fameux « Chœur des chasseurs », tiré de l’Acte III, scène 3 de l’opéra Freischütz de Carl Maria von Weber. Vous pouvez aller sur You Tube et l’écouter, ainsi que la très belle Ouverture, c’est un enchantement qui en dit long sur l’enseignement humaniste que nous a prodigué notre professeur de musique. Bien sûr, au fur et à mesure que nous grandissons, Mademoiselle Périé suivait notre évolution sentimentale, en nous instillant une musique en résonance avec nos premiers émois d’adolescents, comme cette fameuse « Tristesse » de Chopin, sur des paroles qui mémorisent, dans nos oreilles comme dans nos cœurs, la célèbre Etude en Mi, de l’Opus 10, N° 3 : « Tout est fini / Les fleurs des prés / Se sont fanées… ».

Mais, par dessus tout, me reviennent sans cesse, ce chant immortel et l’accompagnement au piano de l’« Impromptu » N° 2 en la bémol majeur. Écoutez donc Schubert à travers nos jeunes voix d’antan :

« Musique aérienne / Si chère à mon cœur / Je te dois l’ivresse / De mes rares bonheurs / J’oublie les mécomptes / Et les trahisons / Car plus rien ne compte / Que le monde des sons… / Pure harmonie, mon seul bonheur… ».

A partir de ces paroles apprises en « classe de chant » avec vous, la musique des huit Impromptus m’a poursuivi tout au long de ma vie. J’en ai cherché quasiment tous les enregistrements : celui, inoubliable, d’Artur Schnabel, qui datait de ces années heureuses, ceux interprétés par Horowitz, Claudio Arrau, Radu Lupu, Elisabeth Leonskaja, puis les récitals en live avec Alfred Brendel… L’ineffable ravissement que me procurent ces notes va toujours de pair avec le souvenir de notre classe et celui de Mademoiselle Périé, au Lycée Albert Sarraut d’antan.

A vous toutes et tous, à nous, qui avons traversé vents et marées, par delà les mers, je dédie cette page.

Que notre amitié est une belle chose, elle ressemble à un petit rayon de soleil qui chauffe en éclairant l’automne de notre vie. Protégeons la.

Đ.T.H.

[1] Voir : La lettre de Jean-Jacques Rousseau, N° 43, Mars 2011, p. 19, http://aejjrsite.free.fr/lettrejjr/bul43_1103.pdf

[2] http://tuvietfr.com/wp-content/uploads/2015/03/LAS19531954-ClasseSeconde-CoursDessin.pdf

[3] Vous pouvez lire sa notice nécrologique, par Pierre-Sylvain Filliozat, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, sur Persée :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arasi_0004-3958_1996_num_51_1_1393

2 réflexions au sujet de « Notre classe de 4è au Lycée Albert Sarraut (1951-1952) »

  1. DINH Trong Hieu

    Merci anh Tu Hung. Je viens de relire le texte, c’est impeccable, sauf aux pages en bleu (sous les photos), où ça va à la ligne au milieu d’un mot (ceci est-il dû aux noms en vietnamien ?). Tu n’es pas obligé d’utiliser le bleu pour légender les photos. Je ne connais pas les difficultés de la mise en page, opte donc pour ce qui est facile, léger, sans nuire à l’orthographe des noms (très important !). Merci de tout coeur.

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  2. Roger ROSSI

    Beau texte qui nous fait revivre ce lycée attachant. Et surtout, émotion à la l’évocation des personnalités telles que Madame Périer, professeur de musique et chant dont ma mémoire avait confondu le nom avec Pelletier, et surtout Mr nam Son, dont j’ai conservé le souvenir comme d’un grand sage qui nous gratifiait toujours d’une extrême bienveillance. J’ai quitté le lycée en juillet1950 après la classe de 3è et le brevet avec un grand regret et j’en ai gardé un délicieux souvenir.

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