A QUOI ÇA SERT UN CHIEN EN PIERRE ?

de | février 16, 2018

                                                        par ĐINH Trọng Hiếu

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Oui, à quoi peut-il bien servir, un chien en pierre ? Vu qu’un tel animal ne bouge pas, ne mord pas, n’aboie pas, ne remue pas la queue et ne peut même pas venir vous lécher la main, quand celle-ci avance un morceau desucre. En toutes circonstances il reste de marbre. Alors, à quoi peut-il être bon ? La problématique que recèle une telle interrogation est lourde de sous-entendus : dans le monde où nous vivons, n’y-a-t-il que l’immédiate utilité, autrement dit, quelque chose qui n’a aucune utilité apparente ne pourrait-il pas agir sur un monde invisible ? Voici ce que disent des témoins dignes de foi sur cette espèce en voie de disparition et qu’il faudrait peut-être protéger.

Déjà dès 1884, le docteur Hocquard savait que « Les esprits malfaisants qui habitent les airs se font […] un malin plaisir de pénétrer dans les habitations pour tourmenter leurs propriétaires ; mais comme ils ne peuvent s’avancer qu’en ligne droite, il suffit de placer devant la porte d’entrée une haute barrière : ils s’y heurtent sans pouvoir y pénétrer et l’on se trouve à l’abri de leurs maléfices » (Dr Hocquard, Une campagne au Tonkin, Hachette, Paris, 1892, p. 210). Il s’agit de la progression du « mauvais oeil » qui, à l’instar du regard, ne peut contourner un obstacle et, de ce fait, est arrêté. Parmi ces obstacles, il y a l’écran en maçonnerie, l’écran en bambou tressé, l’écran d’arbres, et aussi, à proximité des habitations, des chiens en pierre. A son insu, le docteur Hocquard avait fixé un magnifique exemplaire en photographiant une pagode à Nam Định : on voit cet énorme chien sur le côté droit de l’entrée (à la droite de l’observateur), sans qu’on puisse dire s’il y a le pendant sur le côté gauche, caché par le mur. (Généralement, les chiens gardiens de temple sont au nombre de deux, installés de part et d’autre de l’entrée principale).

En 1919, le R.P. Léopold Cadière donnait cette description de deux chiens-génies à Nam-phổ Đông (sous-préfecture de Phú-vang, Thừa-thiên). « A l’entrée de deux chemins transversaux qui pénètrent dans le village, on a placé, sur de petits autels en briques et pierres, deux chiens en pierre, de 0m.50 environ de hauteur et de longueur. Le premier est taillé grossièrement dans un bloc de pierre schisteuse. Il défend les maisons qui sont situées derrière lui contre les influences néfastes […]. La statue est douée, dit-on, d’un grand pouvoir surnaturel. Elle est l’objet d’un culte dont les signes sont les bâtonnets d’encens, piqués devant elle, des guirlandes de fleurs, des débris de pots à chaux ou de supports de marmites ». Probablement il devrait s’agir des pierres et/ou morceaux de terre cuite pour caler les marmites –ông đồ rau-. (L. Cadière, IV, « Pierres, buttes, et autres obstacles magiques », in BÉFEO, Tome 19, 1919, p. 63). « La seconde statue, de facture plus soignée mais d’un moindre cachet artistique et d’un moindre réalisme, regarde un chemin qui monte de la berge de l’arroyo, et, par delà, un espace rempli de tombes. Son office est de s’opposer à l’influence de ce chemin et de ces sépultures. […] Ce chien jouit d’une réputation égale au moins à celle du premier, et on lui rend un culte fervent. Tous les deux sont des Thần-cẩu, des «Chiens-Génies » (Ibid., p. 64). Plus loin, Cadière nous livre cette explication : « On nourrit un chien dans la maison, pour la défendre, pour qu’il écarte le vagabond ou le voleur […]. Et c’est par une application logique des défenses naturelles au monde surnaturel qu’ils [les hommes] ont employé les mêmes éléments, la pierre, la butte de terre, pour se protéger contre les influences néfastes du cours d’eau ou du chemin […] L’emploi du Chien-génie, qui suppose la domestication du chien […] est basé également sur un fait naturel, et il découle d’un raisonnement logique : le chien, gardien vigilant de la maison contre les ennemis visibles, doit l’être, une fois surnaturalisé et changé en génie, contre les ennemis invisibles » (Ibid., pp. 92-3).

Pierre Gourou, plus tard professeur au Collège de France (chaire : Etude du monde tropical ; il fut aussi enseignant au Collège Chasseloup-Laubat, à Saigon en 1926, puis professeur au Lycée Albert Sarraut où il avait comme élève Võ Nguyên Giáp), quand il menait son enquête dans les villages du delta tonkinois, de 1926 à 1935, ne donnait pas que des explications, mieux, il faisait le relevé des emplacements de ces chiens en pierre : « Un chemin et un cours d’eau en ligne droite ayant une influence néfaste, il ne faut pas que la maison principale se tourne  vers eux ; il n’est pas bon non plus qu’une partie quelconque de la maison soit dans le prolongement d’un chemin. Comme il est difficile de l’éviter dans tous les cas, on se protège en dressant un obstacle magique, généralement un chien de pierre que l’on enfonce dans le sol. Le croquis ci-joint relève l’emplacement de quelques-uns de ces chiens de pierre dans les rues du village de Đình Bảng […] ; les chiens A et C sont placés de  manière à briser les influences néfastes progressant par la rue rectiligne qui bute contre le mur de la maison ; le chien B est le classique gardien de porte » (P. Gourou, Les paysans du delta tonkinois, Les Éditions d’Art et d’Histoire, Paris, 1936, p. 312. Croquis repris dans l’ouvrage du même auteur : La terre et l’homme en Extrême-Orient, Flammarion, Paris, 1972, p. 169).

De nos jours, on aurait parlé de feng shui (phong thủy) et verserait dans quelques chinoiseries fort à la mode. Ici, je souligne le sérieux des études « orientalistes » des Français, du temps où, au moins trois d’entre eux, presque successivement, enseignaient au Collège de France : J. Przyluski qui, dès son arrivée au Vietnam d’alors (1909), y avait observé le « culte des arbres » ; Rolf A. Stein qui, dans les années 1940, avait mis en évidence la protection magique grâce au « Monde en petit » ; Pierre Gourou, enfin, grâce à qui fut mis à l’honneur le concept de « civilisation du végétal » (1942). Il est dommage que ces études n’aient pas été mieux comprises par nos compatriotes. Ainsi, dans une publication bien plus récente, nous avons vu une statue de chien en pierre, qui dispose d’une belle patine, transformée purement et simplement en « tigre » ! L’auteur de cette métamorphose ? -le docteur Nguyễn Khắc Viện, alors directeur des Editions en Langues étrangères du Việt Nam et intellectuel de vaste culture. Aucune précision relative à la datation, comme à la localisation de l’objet ! L’image figurait dans son ouvrage uniquement à titre d’exemple de la statuaire vietnamienne, au milieu d’autres erreurs et/ou fantaisies…

Pourtant, au Việt Nam on peut encore trouver çà et là des chiens en pierre et leur culte s’avère toujours d’actualité. Ainsi, cette paire de molosses de presque un mètre de hauteur, sculptés dans une sorte de granit gris. Ils ont un collier qui porte deux grelots latéraux et une sonnaille dont la taille est certainement fonction de l’agressivité de l’animal. Ces deux chiens sont assis sur leurs pattes de derrière, et dressés sur leurs pattes de devant, sur un soubassement solidaire du reste de la sculpture. Cette posture est très souvent observée dans la statuaire, probablement d’origine paysanne ; c’est l’attitude non agressive d’un animal, prêt néanmoins à bondir sur les intrus. Leur facture très réaliste atteste d’une origine relativement récente, probablement de la fin du XIXè siècle. Ils sont installés de part et d’autre de l’autel dédié au génie du sol (thổ thần) qui se trouve dans un cimetière de la proche banlieue de Hà Nội. On remarquera les pots d’encens mis devant ces chiens-gardiens pour les honorer.

Contrairement à la représentation des molosses précédents, les chiens qu’on trouve de part et d’autre de l’entrée du đình de Phù Diễn sont de facture très bizarre. Ils sont sculptés dans un bloc de pierre, puis posés de nouveau sur un autre bloc plus grand qui supporte un pot d’encens. Ils se font face au lieu d’être tournés vers l’extérieur comme dans la plupart des autres cas. La sculpture est maladroite : les deux pattes de devant, trop longues, donnent aux deux animaux une allure raidie, légèrement hiératique. Les canines trop reculées sont fantaisistes, néanmoins elles élargissent la commissure des lèvres, et font esquisser un méchant rictus à ces animaux et leur donnent un air menaçant. Mais la queue trop longue ainsi que les rayures peintes sur leur robe (autant grise que jaune) les font ressembler à des tigres. Leur présence par paire exclut qu’il puisse s’agir du Ông Cọp (« Monsieur Tigre »), généralement représenté seul devant un temple, ou par cinq sur les images dites de Hàng Trống. Ici, on a voulu souligner leur férocité, par une sorte d’ambiguité confuse avec le tigre.

 

 

Lors d’un très rapide passage à Phượng Vũ, j’ai pu prendre en photo ces deux très beaux chiens, à moitié enterrés, de part et d’autre de l’entrée d’une pagode, aujourd’hui non-utilisée. On ignore la raison pour laquelle ces gardiens ne sont pas posés sur le dallage, comme dans la plupart des cas, peut-être que c’est pour éviter qu’ils puissent être enlevés et volés promptement. Il y a une certaine contradiction à ce que ces statues censées nous protéger, puissent être volées à leur tour et doivent requérir de notre part protection et vigilance. Mais c’est ignorer le rapport dialectique qui existe entre protecteur et protégé : ne méritent la protection que ceux qui manifestent du respect envers le génie protecteur, et ce respect équivaut à beaucoup de soins attentionnés à son égard. Il en va de même pour les arbres vénérés : ces arbres nous protègent, nous donnent leur ombre, à la condition que nous leur prodiguions, à notre tour, vénération et attention. Aux temps où ces génies de pierre étaient sacrés, personne n’osait aller les voler, c’était comme les statues dans les églises, elles étaient préservées tant que les voleurs ne se permettaient pas d’aller vider les lieux saints, alors que maintenant ces sculptures deviennent des objets de collection, pouvant être revendues à des gens peu scrupuleux mais riches. Or, ces deux chiens sont de très beaux spécimens sculptés dans de la pierre grise, avec une facture à la fois stylisée et réaliste. Les oreilles deviennent deux lobes souples qui recouvrent la tête. Les yeux sont à peine esquissés, tout est concentré dans le volume de la gueule, puissante, et de la tête. Le museau de l’un est une section plate, perpendiculaire à la ligne de la bouche, tandis qu’il s’arrondit chez l’autre avec une ligne sinueuse pour les lèvres. Chez l’un comme chez l’autre, la truffe est stylisée comme une fleur, et la bouche laisse voir des canines acérées. L’un comme l’autre porte un énorme grelot, de forme différente, accroché à une sorte de lanière plate, plutôt ornement que collier enserrant le cou. Tout comme les molosses déjà décrits auparavant, il s’agit de deux chiens à l’allure pacifique, mais qui en imposent aux visiteurs par leur taille et leur force tranquille. Il serait intéressant de noter que la statuaire populaire n’a pas voulu prendre comme modèles les chiens autochtones, apparentés plutôt au petit Shiba ; par contre, il semble s’agir de modèles inspirés par des dogues qui, pourtant, ne courrent pas les ruelles de nos campagnes ! Mystère !

J’ignore tout encore concernant la campagne méridionale du Việt Nam, de ses coutumes et de ses croyances relatives à la protection symbolique grâce à ces chiens en pierre : comme gardiens de simples habitations, comme gardiens de temples, ou bien comme génies protégeant les villages. Volontairement, je me suis abstenu de toute explication, me contentant de fixer sur la pellicule ces sculptures, de préciser leur emplacement, de les décrire, pour que, plus tard, s’il arrive à ce qu’elles disparaissent, suite à la déprédation ou à cause de la cupidité des hommes, il reste une trace de leur existence. Au Việt Nam, certes, ces chiens de pierre ne sont pas comestibles, il en disparaît cependant, de plus en plus, réduits en chaux vive ou pour enrichir des collections privées. Ce qui ne me réjouit pas.

À Hội An, Patricia, ma femme, me signale avoir photographié sur le « Pont japonais », une statuette de chien à un bout, et, à l’autre bout, une statuette de singe. Chaque effigie a un pot d’encens disposé devant. Selon la tradition, le pont a dû être construit à l’année du Singe et terminé deux ans plus tard, à l’année du Chien ; l’explication est plausible. Ces statues seraient, dès lors, des indications temporelles et n’ont certainement rien à voir avec le culte des chiens en pierre.

Je profite de l’espace qui reste pour signaler une confusion fréquente entre les représentations du chien, du singe et du tigre, sans compter des représentations hybrides. En règle générale, on distingue la tête d’un singe à sa face aplatie, à sa bouche ne formant pas une gueule, à sa dentition où les canines ne sont pas proéminentes. Le chien a parfois la queue empruntée au tigre (longue et terminée en touffe), mais s’en distingue par ses pattes peu griffues. Il diffère du con nghê, qui est une représentation très proche du chien, mais avec des touffes de poils stylisées en boucles, sur la tête et sur le corps, ce qui le fait ressembler à un caniche toiletté.

Lors d’une rapide halte dans un restaurant vietnamien dans le 14è arrondissement, nous avons remarqué la présence, à l’entrée, d’un tout petit chien en pierre, comme on pourrait le voir chez les minorités Tày, Nùng, au Nord Vietnam. Vous pouvez aller le constater en vous rendant au 59 rue du Couédic, 75014 Paris. Cette indication est libre de toute publicité.

Đ.T.H.

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