Le Lycée Albert Sarraut : les « années incertaines »

de | août 10, 2016

Le Lycée Albert Sarraut : les « années incertaines »

ĐINH Trọng Hiếu

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Les « années incertaines » sont les années de l’après 1954 où je n’étais plus physiquement présent au Lycée Albert Sarraut. Habitué à évoquer les souvenirs et mon vécu quand j’y suivais mes cours, de la rentrée 1947 jusqu’à Juin 1954, je suis moins à l’aise pour parler de ce dont je n’étais pas le témoin direct. Néanmoins, je suis sûr de ne pas être le seul à vouloir savoir ce qu’il est advenu de notre Lycée, après l’exode de 1954. La question que me pose M. Roger Rossi[1] me permettra, peut-être, d’aborder le sujet : « A la page 3 vous dites en note 3 concernant l’enseignement qui devait après les accords de Genève se faire en vietnamien: «C’est le processus normal de tout Etat indépendant de vouloir utiliser comme langue véhiculaire la langue du pays». Sauf que si le lycée devait rester officiellement un établissement français, il aurait dû être normal que l’enseignement se fît en français comme dans tout établissement français en pays étranger ».

Selon l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) « Les établissements d’enseignement français à l’étranger (EEFE) sont des établissements scolaires implantés hors du territoire français homologués par le ministère français chargé de l’Éducation nationale. Les cours sont donnés essentiellement en français et les programmes scolaires sont ceux suivis en France ; ils préparent, lorsqu’ils couvrent l’ensemble de la scolarité primaire et secondaire, au baccalauréat.

Dans la mesure où ces établissements scolaires sont implantés sur le territoire d’autres États, seule une loi locale ou une convention bilatérale entre l’État en question et la France leur permet d’échapper aux règles qui régissent le système éducatif local[2] ». C’est le cas du Lycée français de Vienne (Autriche), ou d’autres établissements comme le Lycée français René-Descartes de Phnom Penh… Fut-ce le cas du Lycée Albert Sarraut lors de la signature des Accords de Genève ? Rien n’est moins certain.

Or l’utilisation de la langue vernaculaire dans l’enseignement est un processus observable dans le monde entier, pour les pays depuis longtemps indépendants comme pour ceux qui accèdent ou accèderont tôt ou tard à cette indépendance. Le Vietnam ne déroge pas à cette règle. Après le « coup de force japonais » du 9 Mars 1945, et sous le gouvernement Trần Trọng Kim, ce fut Hoàng Xuân Hãn, alors ministre de l’Education Nationale, qui fit instaurer cet enseignement (Avril 1945). Mais ceci n’est pas simplement qu’un acte politique, il a fallu s’y préparer de longue date. Plus que quiconque, Hoàng Xuân Hãn en fut l’artisan premier. Ancien élève du Lycée Albert Sarraut en Mathélem (1927-1928), ce jeune étudiant fut successivement admis en Polytechnique (1930), à Ponts (1932), puis reçu à l’agrégation de Mathématiques en 1936. Dès 1930, il s’est attelé à l’énorme travail sur la Terminologie scientifique en vietnamien (Danh từ Khoa học), ouvrage publié en 1942, qui devait servir de base à un enseignement utilisant le vietnamien et auquel avaient participé la plupart des intellectuels et scientifiques de renom dans les différents domaines, tous formés en France[3] : Zoologie avec le professeur Đào Văn Tiến, Botanique avec le pharmacologue Vũ Văn Chuyên, le botaniste Phạm Hoàng Hộ… L’utilisation du vietnamien dans l’enseignement au Vietnam n’est pas non plus un acte dirigé contre la France ou contre sa culture. Néanmoins, il faut bien cerner les contours et les circonstances de ce changement.

Des cinq établissements français dont les Vietnamiens avaient accepté le maintien à Hanoï après les accords de Genève : le Lycée Albert Sarraut, la Clinique Saint Paul, l’Institut du radium, l’Institut Pasteur et l’E.F.E.O., celui qui utilisait uniquement le français fut notre Lycée, seul établissement d’enseignement, les autres institutions ayant des collaborateurs autochtones et bilingues. Mais il n’y eut pas que l’adoption du vietnamien qui fut brutale.

Dès l’automne 1654, le lycée français de Jeunes Filles devint le siège de l’ambassade soviétique, et le lycée Albert Sarraut centre d’accueil pour les techniciens. Un peu plus tard, Léon Vandermeersch, enseignant au Lycée Albert Sarraut durant ces « années incertaines », a laissé ce constat : « J’enseignais la philosophie en terminale et le français en sixième. C’était l’époque de la réforme agraire, une période très dure. Il arrivait que je trouve ma classe de sixième vide et que le lendemain les élèves me racontent la séance du tribunal populaire à laquelle ils avaient dû assister, tous réquisitionnés pour cela, en lieu et place de la classe de la veille. Ils me racontaient comment les enfants des accusés de collaboration avec les Français assistaient à la condamnation puis à l’exécution immédiate de leurs parents, avant d’être contraints de danser sur leurs tombes. […] Cinq ou six semaines après le début des cours sont arrivées les premières directives de la RDVN[4], indiquant que les enseignements d’histoire et de géographie seraient désormais faits en vietnamien, ce qui d’un coup supprimait toute charge d’enseignement pour les Français affectés à ces disciplines. Quelque temps après, nouvelle directive analogue pour les mathématiques, et ainsi de suite. Très vite sur la vingtaine d’enseignants que nous étions, les trois-quarts n’eurent plus de service[5] ».

Gérard Tongas qui fut professeur d’histoire et de géographie au Lycée Albert Sarraut, avant de fonder son propre établissement d’enseignement en 1953, le Lycée Honoré de Balzac, laissa un témoignage circonstancié : « Parmi ces écoles privées, il faut mentionner un ancien établissement français d’Etat[6], qui ne joue plus aucun rôle notable dans l’enseignement de la langue et de la culture française. Le « Lycée Albert-Sarraut » n’avait, à la rentrée de 1954, gardé qu’une infime partie de ses anciens effectifs ; l’évacuation avait vidé les classes. Parmi les élèves restés sur place, certains y poursuivirent leurs études, d’autres, au contraire, entrèrent dans les lycées d’Etat : soit que les parents aient crainte de se faire mal juger en laissant leurs enfants fréquenter un lycée tenu par des Français, soit encore que les enfants peu respectueux de la volonté des parents aient exigé de changer d’établissement. Tant de familles par contre avaient attendu si longtemps et en vain d’y faire admettre leurs fils ou leurs filles, qu’elles profitèrent de l’occasion pour les y inscrire et que les classes étaient au complet pour la rentrée. Au cours de la deuxième année scolaire (1955-1956) de nombreux élèves désertèrent par groupes le lycée. Le gouvernement encourageait en dessous les élèves de ses lycées à prendre contact avec leurs anciens condisciples, ou avec les parents ou amis qu’ils avaient à « Albert-Sarraut » et à les inciter à quitter cet établissement, d’autres incidents firent que des élèves prirent peur : il arriva plusieurs fois que, saluant dans la rue leurs professeurs français, ils furent interpelés par des agents de police, certains même emmenés au commissariat pour y être interrogés sur leurs relations avec des Français. Pour encourager aussi les désertions, ceux qui quittaient « Albert-Sarraut » pour un lycée d’Etat y étaient admis dans une ou deux classes au- dessus de celle qu’ils venaient de laisser, et on était plein d’égards pour eux.

Parmi les professeurs et les secrétaires, le gouvernement a introduit ses mouchards, l’atmosphère de suspicion y est telle que les Viêtnamiens n’osent jamais s’adresser seul à seul à leurs collègues de France, ne les rencontrent jamais en privé et hésitent à voir le proviseur en particulier, dans son bureau même, pour des questions de service. Avec l’enseignement donné en langue viêtnamienne, les cân-bô[7] y enseignèrent aussi : c’est ainsi qu’ils pensèrent en 1958 monter une manifestation de sympathie pour les rebelles algériens dans l’enceinte même du lycée. Le proviseur obtint du Ministère de l’Education -une des seules choses du reste qu’il obtint jamais- que la manifestation eut lieu en dehors du lycée.

Pour la rentrée de l’année scolaire 1958-1959, le gouvernement exigea que les élèves soient divisés en trois groupes égaux : les meilleurs, les moyens, les mauvais. Les premiers furent obligatoirement retirés de cet établissement et répartis dans les lycées d’Etat, les seconds furent autorisés à poursuivre leurs études à « Albert-Sarraut ». Quant aux autres ils furent rendus à leurs familles sans possibilité de se faire inscrire ailleurs. C’est ainsi que, progressivement, on abaisse le niveau des études au « Lycée Albert-Sarraut » en le privant des meilleurs éléments qu’il avait formés, essayant de décourager les familles d’y mettre leurs enfants. […]

L’Ecole « Sainte-Marie », dirigée par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, a dû fermer ses portes en septembre 1957, car l’administration exigeait qu’on y enseigne le marxisme-léninisme ! [8]« 

Les faits relatés ci-dessus remontaient à 60 ans déjà, sinon plus, et peuvent paraître, quelque peu caricaturaux en 2016. Que penser de ces témoignages et de ces témoins ?

Tout d’abord, il s’agit de témoignages de première main, dus à des gens qui ont été sur place et qui, en plus, sont des personnes au-dessus de tout soupçon. Gérard Tongas fut mon professeur d’histoire et de géographie au Lycée Albert Sarraut, quand j’étais en classes de 5è et de 4è (1950-1952). Docteur ès lettres, lauréat de l’Académie française et du CNRS, il fut, avant son arrivée à Hanoï, spécialiste de la Turquie et de Kemal Atatürk. Il fut également le fondateur-directeur de la Revue Orient-Occident, où fut notamment publié l’article sur le peintre Nam Sơn (sous la signature d’A.N. Beun, sa femme, mais il est fort probable que cet article soit de Gérard Tongas, car madame Beun fut une angliciste). Socialiste (utopiste) de conviction, il n’a jamais caché ses opinions anti-colonialistes[9] ; prévoyant, de surcroît, le cours des événements, il voulut assurer une présence culturelle de la France après la débâcle. Il m’entretenait déjà, dès les bancs de l’école, de son projet de construire un établissement privé, le Lycée Honoré de Balzac ; à ce dessein, et pour sa construction, il avait investi sa fortune personnelle ainsi que les économies de sa femme. Le nom du Lycée, choisi parmi l’une des gloires littéraires de la France, lui permettait d’afficher ses intentions et pour cela il quitta le Lycée Albert Sarraut, tout en continuant de fréquenter ses collègues vietnamiens, dont Nam Sơn, au lieu d’évoluer parmi un cercle restreint d’« expats » d’avant la lettre. Son initiative fut un fiasco[10]: au fur et à mesure où ce bâtiment gris s’élevait, à une centaine de mètres de chez nous, dans la même rue, ma mère et moi nous nous interrogions sur le devenir d’un tel établissement, construit à un moment où les Hanoïens fortunés commençaient à envoyer leurs progénitures, qui au Sud Vietnam, qui en France. C’était en 1953. A l’arrivée des communistes, Gérard Tongas fut d’abord choyé par le nouveau régime : invité à toutes les manifestations « culturelles » de Hanoï, dont les somptueuses mais rares réceptions aux ambassades de l’URSS et de Chine, il sera vite en butte aux mille vexations dès qu’il se déclara être un « Pháp » (Français) au lieu du prépondérant « Liên xô »(Soviétique). Son témoignage[11], à chaud, porte les traces de sa rancœur; souvent anecdotique, il est cependant très circonstancié et demeure unique pour cette période. Au chapitre sur « Les lettres et les arts sous la férule du Parti » (pp. 329-43) Gérard Tongas mentionnait pour la première fois, avec beaucoup de clairvoyance, le nom et la position de quelques « dissidents » :  Trần Dần, Lê Đạt, du mouvement « Nhân Văn » (« Humanisme et Littérature »), ainsi que Phan Khôi (et non « Pham Khôi), Trần Đức Thảo… On suivra avec intérêt sa relation, unique elle aussi, sur « Les émissions en langues étrangères de ‘La Voix du Viet-Nam’ » (pp. 367-9). En somme, cet intellectuel foncièrement honnête fut pris entre deux feux.

Autant la lecture du compact ouvrage de Gérard Tongas est ardue, autant l’article dû à la plume de Léon Vandermeersch est vivant, et non dénué du sens de l’humour. Spécialiste de l’Asie orientale sinisée, sinologue, le professeur Léon Vandermeersch était directeur de l’UFR Langues et Civilisations de l’Asie Orientale (LCAO), quand furent signés les Accords de coopération entre l’Université de Hanoï et L’Université Paris 7. C’était après le séjour parisien du Premier Ministre Phạm Văn Đồng, à l’invitation du Président Giscard d’Estaing (1977), suivi de l’arrivée des éminences vietnamiennes, dont Tôn Thất Tùng et Ngụy Như Kontum. En tant que responsable de l’UFR LCAO, ce fut lui qui m’envoya en mission de recherche longue durée au Vietnam, pour la première fois en sciences sociales, de Juillet à fin Novembre 1979. Par la suite, de par son activité à la direction de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, il fut appelé à co-présider le Colloque commémoratif sur les «Quatre-vingt dix ans d’études de la culture et de l’histoire du Vietnam» (1992). Son témoignage sur les tribunaux populaires et ce qui s’ensuivait, lors de la Réforme agraire de sinistre réputation, fut corroboré notamment par le récit d’une de nos copines de classe, élève de Terminale au Lycée Albert Sarraut après 1954.

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Une dernière question demeure : pourquoi remuer ces cendres alors que refleurit le flamboyant de l’amitié, ne vaut-il pas mieux oublier ces « aléas de l’histoire » et penser à l’avenir ?

Certes, mais quel avenir voit-on quand on s’enfouit la tête dans le sable ? Là est le problème. Tout lecteur de tuvietfr a le droit de se poser des questions à la lecture de nos contributions, je remercie monsieur Roger Rossi de m’interroger sur le remplacement du français au Lycée Albert Sarraut par le vietnamien. Au détour d’un questionnement en apparence sans aspérité, qu’on me pardonne ce déballage de faits abrupts. C’est que, sur le chemin de notre histoire commune, il n’y avait pas que flamboyants en fleurs…

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[1]http://tuvietfr.com/a-la-gloire-de-notre-lycee-a-la-gloire-de-nos-amis-par-dinh-trong-hieu/#comment-264

[2]Passage souligné par nous. Source : Internet.

[3]HoàngXuânHãn s’est établi à Paris à partir de 1951 et y décéda en 1996.

[4]RDVN : République Démocratique du Vietnam.

[5]Léon Vandermeersch. « Parcours d’un jeune universitaire français au Vietnam dans les années cinquante ». inFlora Blanchon (dir.) : Banquier, savant, artiste. Présences françaises en Extrême-Orient au XXè siècle. PUPS, 2005. p. 114.

[6] Les adjectifs « privées », « ancien » doivent indiquer que le Lycée Albert Sarraut avait alors perdu toute prérogative qui aurait fait de lui l’équivalent du Lycée français de Vienne.

[7]Cán bộ, cadre politique.

[8]Gérard Tongas. J’ai vécu dans l’enfer communiste au Nord Viêt-Nam et j’ai choisi la liberté. Paris, Nouvelles Editions Debresse. 1960, 2è édition. pp. 304-5.

[9]« Rester au Nord Viêt-Nam pour un intellectuel français afin de contribuer à y assurer la présence culturelle de la France, c’était donc une décision toute naturelle. Et c’est pourquoi je l’ai prise. J’étais en outre notoirement anti-colonialiste et ancien « Résistant », ce qui, à mon avis, devait faciliter ma collaboration avec la Résistance viêtnamienne qui venait de triompher du colonialisme », op. cit., p. 30.

[10]Gérard Tongas afficha un bel optimisme. A l’ouverture du Lycée Honoré de Balzac, il se targua du chiffre de mille élèves (1953). Arriva 1954, le Lycée allait fonctionner quelques mois, puis ferma ses portes, Gérard Tongas sera nommé enseignant au Lycée vietnamien Chu Văn An avant de quitter définitivement le Vietnam.

[11]Op.cit.

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